Le retour du (grand méchant) loup ?
Depuis quelques années, le loup semble signer son grand retour dans notre région. Fait quelque peu étonnant lorsque l'on sait, qu'il y a un siècle de ça, la bête avait été traquée et totalement éradiquée du territoire ! Aujourd'hui, entre pro et anti loup, son expansion suscite de nombreuses interrogations : une cohabitation est-elle possible entre le grand prédateur et les éleveurs, inquiets pour leurs troupeaux ?
Publié initialement en décembre 2021 par byon. Mis à jour en septembre 2026 par CQ - Lyon&Région.
L'Homme et le loup, retour sur une cohabitation compliquée
Aujourd’hui espèce protégée, le loup avait pourtant totalement disparu du territoire français au début du 20e siècle. Considéré comme nuisible pour les troupeaux et dangereux pour l’Homme, tous les moyens étaient bons pour se débarrasser du prédateur. Comment expliquer un tel acharnement à le voir disparaître ? Retour sur l’histoire du loup, des origines à nos jours.
Déjà présent dans les récits mythologiques, le loup est à la fois symbole de protection, mais aussi de grand malheur. Attribut des dieux grecs comme Zeus, Arès ou Apollon, il est l’animal du déguisement et de la transformation, instrument de la vengeance des dieux. Dans les Métamorphoses d’Ovide, Lycaon, roi d’Arcadie réputé pour son impiété, se joue de Zeus en lui donnant à manger de la viande humaine, voire même selon les versions, la chaire de son propre petit-fils Arcas. Zeus, qui s’était présenté sous les traits d’un mendiant, voit clair dans le jeu de son hôte, ressuscite son petit-fils et pour punir Lycaon, le transforme en loup. La légende de Lycaon donnera par ailleurs son nom à l’animal éponyme, de la famille des canidés, mais aussi à des termes comme lycanthropes, ces êtres mi-homme/mi-loup plus connu sous l’appellation de loup-garous.
D’autres peuples d’Asie Centrale verront en lui un lointain ancêtre, comme Gengis Khân qui se proclamait « Fils du loup bleu ». Sa force, sa ruse et son intelligence, mais aussi son sens du groupe et de la famille, en font un animal totem pour beaucoup de peuples.
Chez les Romains cette fois-ci, la légende de Romulus et Rémus, ces frères jumeaux abandonnés à la naissance puis élevés par une louve, dresse l’image d’un animal protecteur et nourricier, prenant soin des futurs fondateurs de Rome. Louve ou prostituée selon les versions, l’étymologie reste finalement la même, lupa signifiant les deux, ce qui a pu donner naissance à ces différentes interprétations.
Alors, bon ou méchant loup ? Ces premières contradictions marqueront la façon dont sera perçu le loup au fil des siècles. Parfois craint, détesté ou ridiculisé, certains l’assimile à une entité bénéfique, protectrice voire à un être divin.
Par la suite, dans la Bible, l’image du loup ne diffère pas de celle partagée durant l’Antiquité : un animal plus dangereux pour les troupeaux que pour les Hommes. En revanche, pendant le Haut Moyen-Âge, entre le 5e et le 9e siècle, les textes nous décrivent une bête bien plus féroce et sanguinaire, avide de chair humaine. Pourquoi ce revirement ?
Selon Michel Pastoureau, dans son ouvrage « Le loup, une histoire culturelle » plusieurs pistes d’explication cohabitent. La première est qu’une nouvelle espèce de loups serait venue du Nord de l’Europe et se serait montrée plus agressive envers les Hommes. Une deuxième hypothèse nous rapporte que les épidémies de rage de cette époque auraient altéré les comportements du loup, qui pouvaient alors davantage s’en prendre aux humains. Mais la raison la plus probable pour Michel Pastoureau est lié au changement climatique : après une relative stabilité, le climat devient particulièrement froid et pluvieux, avant de se réchauffer progressivement au milieu du 7e siècle. Durant cette période d’instabilité climatique, les famines et les épidémies se multiplient, les hommes sont moins nombreux pour s’occuper des terres cultivées qui de fait, redeviennent des friches et des forêts. Le loup gagne en territoire et se rapproche par conséquent des zones habitées, en découle un risque forcément plus élevé de croiser l’animal sur son chemin...
A cette période, la réputation du loup se dégrade alors fortement, renforcé en partie par les choix iconographies des textes religieux. Représenté toutes dents dehors, gueule ouverte à l’image des gouffres de l’Enfer, le loup apparaît comme l’animal du Diable. L’Église se sert largement de cette imagerie pour glorifier les Saints, qui parviennent toujours à vaincre le diabolique animal.
Le loup en Auvergne Rhône-Alpes
Dans notre région, de nombreux témoignages attestent de la présence du loup et de la terreur qu’il suscitait dans nos campagnes.
Entre 1754 et 1757 environ, les attaques se multiplient des Monts du Lyonnais jusqu’au Dauphiné. Des actes administratifs attestent d’un nombre important de décès, d’enfants essentiellement, dévorés par une « bête féroce ». Les enfants, souvent envoyés seuls garder les troupeaux, étaient effectivement des proies faciles pour les prédateurs.
Dans Chroniques Vénissianes, expressions du passé, Vénissieux, 14-20e siècles, Alain Belmont revient sur plusieurs faits. En 1754, une petite fille de 11 ans est retrouvée morte à Villeurbanne. Son corps, qui porte des traces de morsures profondes, a été en partie dévoré. Le curé consigne les faits dans le registre paroissiale en indiquant que la fillette a été « dévorée par une bête fauve ». Comme le remarque l’auteur, l’expression « bête fauve », souvent utilisée dans les registres administratifs est difficile à interpréter. S’agissait-il réellement d’un loup ? Ne pouvait-il s’agir d’un chien errant ou d’un lynx ? Toujours est-il que la panique s’installe.
Au même moment, à Vénissieux, les populations pensent que le Diable, avec la complicité des nobles et de l’Église, envoyait le loup pour les punir. On évoque même des loups-garous. Début 1754, une dizaine d’enfants sont retrouvés à moitié dévorés en Bas-Dauphiné. L’intendant va lancer une grande battue qui ne donnera pourtant pas de résultats. Il va finir par autoriser l’abattage individuel alors même que l’armement est d’ordinaire réservé à la noblesse. Sous couvert de rapporter les bonnes preuves, à savoir la queue, les oreilles et la tête de l’animal, une prime d’abatage était même décerné. Pour venir à bout du prédateur, tous les coups sont permis : empoisonnement à l’arsenic, pièges, appâts, affût. Dans le Dauphiné, une technique particulièrement cruelle était utilisée : un fossé était creusé dans la terre, au fond duquel étaient disposés des pieux. La fosse était recouverte de branchages et un appât placé dessus. Le loup, attiré par l’appât, était précipité dans la fosse, empalé. Puis, les tueurs enflammaient la fosse. Ils étaient surnommés les « brûleurs de loups ». Aujourd’hui, l’équipe de hockey sur glace de Grenoble porte ce même nom.
Présence actuelle du loup en Auvergne Rhône-Alpes
En 1992, c’est par la frontière Italienne que le loup opère son discret retour, 60 ans après sa disparition.
La région Auvergne Rhône-Alpes, avec la région PACA, sont les premières régions recolonisées. Le couvert forestier, le relief montagneux et l’abondance de proies sauvages permettent aux populations de loups de vivre à l’abri des regards humains.
Dans l’ouvrage « Le loup, son retour, son histoire en Ardèche et Haute-Loire », Albert Roche part à la rencontre d’éleveurs qui ont été confrontés aux attaques de loup sur leur troupeau dès 2014. Ils expliquent la mise en place des moyens de protections comme les chiens et les filets électrifiés, mais aussi l’obligation de rentrer le troupeau la nuit.
L’acquisition de chiens de protection, par exemple, est une bonne solution, mais elle demande de l’anticipation. Il ne suffit pas d’acheter un chien et de le placer au sein du troupeau. Le chien doit grandir avec le troupeau et doit être accepté par celui-ci, ce qui prend du temps.
L’État propose par ailleurs des aides pour l’achat de chiens de protection, de barrières électrifiées et même d’indemniser les éleveurs pour les animaux retrouvés morts. Les indemnisations sont possibles uniquement si l’éleveur a mis en œuvre tous les moyens de protection préconisés par l’État et s’il est prouvé qu’il s’agit bien d’une attaque de loup.
Dans le Bugey, durant l’été 2020, plusieurs attaques sont recensées. Dans le Progrès du 21 novembre 2020, un article dénombre une trentaine de brebis tuées. La difficulté pour les éleveurs est de prouver que ces attaques sont dues au loup, et non à des chiens errants, ce qui doit être confirmé par l’Office National de la Biodiversité. Les tirs de défense simple pour défendre les troupeaux ne sont autorisés que sous conditions strictes : il faut un nombre de prédations importants et que l’éleveur ait mis en place toutes les mesures de protection demandées. Face aux attaques et à la complexité des procédures, les éleveurs, en colère, n’hésitent pas à montrer leur mécontentement, comme lors de la manifestation d’octobre 2017 à Lyon.
Là réside finalement toute la complexité de la situation : préserver cet équilibre fragile entre le domestique et le sauvage. Le nombre de loups présents sur le territoire pour assurer une pérennité de l’espèce est estimé à 500 individus. Si on en prélève trop, sa survie ne sera plus assurée, mais de l’autre côté, il faut permettre au pastoralisme de s’exercer et de se développer.
Le loup, une chance pour la biodiversité :
Il est normal que les éleveurs s’inquiètent pour leurs troupeaux. Mais le retour du loup dans nos campagnes ne représente-t-il pas une chance pour la biodiversité ?
Dans le Parc de Yellowstone, aux États-Unis, après avoir été éradiqué en 1926, le loup est réintroduit en 1995. Des conséquences positives sur l’écosystème ont été remarquées par les scientifiques. En effet, en l’absence de prédateurs, les cerfs, les buffles et les wapitis avaient proliféré de manière incontrôlable. Résultat : la végétation était réduite à néant, broutée par les cervidés. La réintroduction du loup a changé la donne non seulement sur la régulation des populations de cervidés, mais également sur leur comportement : les cerfs ont commencé à éviter certaines zones, les gorges et les vallées, qu’ils savaient dangereuses en raison de la présence des loups. Naturellement, ces zones ont regagné en vitalité, la hauteur des arbres a quintuplé en 6 ans, les pentes dénudées sont devenues des forêts de peupliers et de saules. De là, des oiseaux migrateurs sont venus s’installer dans les arbres. Le nombre de castors a augmenté et avec eux les barrages servant d’habitat pour de nombreuses autres espèces. Les loups ont tué des coyotes, ce qui a entraîné une augmentation des populations de belettes, renards et blaireaux. De même, les corbeaux et les aigles se nourrissent des cadavres laissés par les loups. Les rivières, avec l’avancée de la forêt, se sont modifiées, rétrécies à certains endroits, créant des marres qui, à leur tour, abritent une nouvelle faune. La réintroduction du loup a non seulement revivifié la biodiversité du parc, mais elle a également modifié la topographie des lieux. Cette expérience prouve que les écosystèmes reposent sur des équilibres fragiles, où chaque élément, végétal et animal, a son rôle à jouer.
Dans les forêts françaises, le loup joue un rôle de régulateur naturel de la faune sauvage. Il entretient la forêt en la débarrassant des animaux malades ou faibles, qui sont chassés en priorité. Sa présence permet d’éviter la surpopulation de cervidés et la propagation des maladies. Et ainsi, le végétal peut se répartir différemment. Le loup a un rôle qui reste très intéressant et essentiel pour nos écosystèmes locaux.
C’est pourquoi il est primordial de trouver des solutions pour permettre à ces populations de revenir sur notre territoire, tout en prenant en compte la protection des troupeaux et des éleveurs.
Beaucoup d’associations luttent pour la protection du loup en France : CAP Loup, WWF, Autour des Loups, le Klan du loup... L’État a également mis en place des dispositifs qui permettent une veille régulière des populations sur le territoire. Le Groupe National Loup (GNL) met en œuvre le Plan National d’Actions sur le loup et les activités d’élevage (le PNA) qui favorise les mesures de protection et d’indemnisation des éleveurs : augmentation du montant des primes pour les pertes sur un troupeau ou simplification des procédures des tirs de défense simple. L’anticipation dans les régions où le loup est susceptible de s’installer dans un futur proche est également à l’ordre du jour. Il faut permettre aux éleveurs de prendre des mesures de protection en amont afin de ne pas se retrouver démuni une fois le loup réinstallé.
Alors, devons-nous craindre ou nous réjouir du retour du loup dans nos régions ? La question est complexe, et ne peut pas se réduire à des débats manichéens. Les « pour » et les « contre » ne produisent pas de réflexions efficaces face à ce changement du paysage naturel et sociétal. Tous les acteurs de ce secteur, éleveurs, chasseurs, écologistes, défenseurs de la cause animale, doivent se mettre autour de la table et travailler main dans la main, avec un appui fort et constructif de la part des autorités de l’État.
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