Porter la faute
Un premier roman puissant sur la culpabilité d'être fille et le poids des générations.
Joanna Elmy brosse le portrait de trois femmes marquées par le malheur, la tristesse et la culpabilité. Elle interroge cette faute qui passe de génération en génération malgré les tentatives pour ne pas reproduire les mêmes schémas.
J’étais très obéissante avec mes parents, quand j’étais jeune. Les paroles de ma mère, c’était la loi. Aujourd’hui encore, je suis coupable de bien des choses », disait ma grand-mère.
Nous suivons en parallèle, dans un mélange entre passé et présent, Yana, sa mère Lili et sa grand-mère Eva. Yana, jeune bulgare née après la chute du Mur, est partie travailler aux Etats-Unis dans le cadre d’un programme estival. Un soir en rentrant, elle assiste à un accident de vélo. Plus tard, elle apprend que la victime est une autre immigrée d’Europe de l’Est. Yana se replonge dans ses souvenirs et dans les histoires de Lili et d’Eva. Eva, sa grand-mère, a survécu à la violence domestique, à celle des hommes, du régime. Lili, sa fille, a tenté de s’émanciper de ce malheur grâce à des études de médicine. Mais elle finit par subir l’alcoolisme de son mari et la pauvreté d’un pays malmené par l’Histoire.
Par là d’où je viens, je réponds, leur génération était la plus malheureuse au monde, la génération de la dictature, qui a grandi et mûri avec elle; plus tu grandis, plus elle grandit elle aussi, vous allez ensemble à l’école, la dictature est ton témoin de mariage, vous êtes collègues au travail, le soir elle s’assied à ta table et fouille dans ta gorge, dévore ce que tu as de meilleur.
De la campagne bulgare aux plages pleines de touristes du Delaware en passant par les quartiers pauvres de Sofia, l’autrice nous plonge dans les combats et les déceptions de ces femmes et de ces générations marquées par la guerre, la dictature, la pauvreté, les violences et la résignation. Chacune de ces femmes tentent de protéger ses enfants pour ne finalement que reproduire d’autres schémas nocifs.
Combien de filles ont jugé les erreurs de leur mère avant de commettre les mêmes ?
Ainsi, Lili s’exile de sa campagne pour s’éloigner des violences domestiques et s’émanciper par les études. Mais l’alcoolisme de son mari, la pauvreté, le ressentiment la pousse dans une dynamique toxique avec sa fille, Yana. Elle la pousse toujours plus, n’est jamais satisfaite jusqu’à ce que la mère et la fille ne puissent plus se comprendre. De son côté, la grand mère, fermée et critique avec sa fille, s’ouvre à sa petite fille, lui partage sa douleur, les drames de sa génération, ses regrets tout en lui souhaitant un destin autre. Yana se retrouve légataire de la culpabilité et du malheur des ses deux femmes. Elle est cette génération déchirée entre passé et avenir, entre fidélité et rupture, entre espérance et résignation. Elle tente de trouver sa place par l’exil, de se construire contre elles. Mais dans son exil, elle se souvient, tente de les comprendre et se reconnaît.
Tout est à la fois vieux et nouveau, je me rappelle et découvre pour la première fois. La seule façon d’aimer son pays natal, n’est-ce pas de le quitter.
Avec une plume puissante et immersive, l’autrice explore les blessures intimes causées par la grande Histoire. Elle aborde par le prisme de destins singuliers des problématiques universelles et actuelles tel que le racisme, la xénophobie, l’exil, la lutte de classes, le patriarcat, les violences domestiques et intrafamiliales, la culpabilité, la quête de soi… Elle nous propose des relations filiales où l’amour et la haine, le ressentiment et la nostalgie, la peur et l’espoir se mêlent.
Un roman fort qui bouleverse le lecteur et l’emporte dans un voyage temporel et géographique, intime et universel.
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